Mondoculture, le blog des découvertes

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La prohibition et le Chicago d'Al Capone

Il est 10h30 ce 14 février 1929, jour de la Saint-Valentin, lorsque 7 hommes pénètrent dans l'entrepôt du Cartage SMC au 2122 de la North Clark Street, à Chicago. Ils attendent une cargaison de whisky de contrebande en provenance de Detroit lorsqu'une descente de police vient compromettre leur plan.

Les 4 policiers, dont 2 en tenue civile, demandent aux 7 hommes de s'aligner dos au mur, ceux-ci s'exécutent....et se font littéralement exécuter sous une pluie de balles, provenant des Thompson et des fusils des policiers.

Les 7 hommes, des membres du North Side Gang, sont en fait tombés dans un traquenard, mis en place par celui que l'on nomme Scarface (le balafré): Alfonse « Al » Capone. Ce dernier est le chef de la mafia de Chicago et du fameux gang: « Chicago Outfit ». Son but était de se débarrasser de son rival gênant, l'Irlandais Bugs Moran, régnant sur le nord de Chicago, afin d'étendre son emprise sur toute la ville. Il confia alors la réalisation de ce projet à son ami, qui répond au doux nom de Jack McGurn, alias Jack « la Sulfateuse ».

Il s'avère que Moran a échappé au massacre, il est arrivé en retard car...il est allé chez le coiffeur avant de se rendre au rendez-vous! En arrivant sur les lieux, il a vite compris qu'il s'agissait d'un coup monté et a rebroussé chemin, il est donc passé à un cheveu d'une mort certaine.

Le massacre, connu comme le Massacre de la Saint-Valentin a choqué l'opinion publique américaine par sa violence et son scénario. Il a surtout mis en avant la guerre que les gangs se livraient dans le trafic d'alcool, lors d'une période unique dans l'histoire des Etats-Unis:

 

la Prohibition

 

Dix ans avant le Massacre de la Saint-Valentin, le 18ème amendement, qui interdit « la production, la vente ou le transport » d'alcool, mais pas explicitement la consommation, fut ratifié par 36 Etats le 16 janvier 1919.

Le 18ème amendement de la Constitution est renforcé par le Volstead Act, établi en octobre 1919, qui définit le taux d'alcool prohibé à 0,5%.

On peut alors se poser la question: Pourquoi cette décision? Pourquoi l'Etat américain a-t-il décidé d'interdire l'alcool dans ce pays qui a toujours voulu garantir les libertés individuelles?

Pour comprendre le fondement de cet amendement, il faut revenir à la première moitié du 19ème siècle.

A cette époque, les bars et saloons, lieux de socialisation, de rencontre, et...de débauche, connaissent un essor dans tout le pays. Toutes les occasions sont bonnes pour les hommes pour aller boire un verre au saloon. Outre le fait que ceux-ci dépensent une part non négligeable des revenus du foyer, l'alcoolisme joue un rôle important dans la hausse de la violence conjugale.

Pasteurs et femmes s'unissent alors, et on voit se multiplier dans le pays des Ligues de Tempérance, des associations formées pour s'opposer à la consommation d'alcool. Les années 1830 et 1840 voient la formation de ligues telles que la Ligue Anti-Saloon, les Fils de la Tempérance, ou encore le Parti National de la Prohibition.

 

 

    File:Womans-Holy-War.jpg

A gauche, une affiche pro-Prohibiton, à droite une photo de femmes membres d'une Ligue pour la Tempérance. Sur l'affiche, on peut lire "Des lèvres qui ont touché de l'alcool, ne toucheront pas les nôtres"

 

Dès 1851, le Maine adopte une loi prohibant la vente de toute boisson alcoolique « sauf pour usage médical, mécanique ou manufacturier ». L'Etat fut suivi par 12 autres Etats en 1855.

Les Américains, qui ont le sens de l'image, ont appelé ces Etats, les Dry States (les Etats secs) , les Etats autorisant la vente d'alcool, étant les Wet States (les Etats humides).

Le militantisme des ligues de Tempérance, et notamment le lobbying de la Ligue Anti-Saloon, tout au long de la deuxième moitié du 19ème siècle, ont mené à l'adoption du 18ème amendement de la Constitution en 1919.

Alors que leur but était de remettre la société américaine dans le droit chemin, le 18ème amendement et le Volstead Act ont été, à l'inverse, l'acte de naissance de réels empires mafieux, concentrés autour de la contrebande d'alcool. Ce qui nous ramène à Chicago et Al Capone.

 

 

 L'ascension du jeune Capone dans la pyramide du crime

 

Né à Brooklyn le 17 janvier 1899, Alphonse Capone est le quatrième d'une fratrie de 9 frères et soeurs. Originaires de la région de Naples, son père Gabriele Capone, et sa mère Teresina, ont rejoint le contingent des immigrés italiens à New-York en 1893, afin de s'y installer et de vivre une vie meilleure.

Ils s'efforcent de donner à leurs enfants une éducation conventionnelle et catholique.

Cependant, Alphonse quitte le système scolaire à 14 ans, après avoir frappé une enseignante. Suite à cet événement, il enchaîne les petits boulots. C'est à cette époque qu'il fait la connaissance de Johnny Torrio, le chef des James Street Boys, un des patrons de la pègre du quartier italien, qui devient son mentor.

Il fréquente alors plusieurs bandes du quartier, dont le fameux « Five Points », dans le Lower Est Side de New York, composé dans sa grande majorité d'immigrés italiens.

Torrio, qui partira à Chicago en 1910 pour « affaires », lui trouve une place de videur dans une maison de prostitution, le Harvard Inn, tenue par Francesco Ioele, dit Franck Yale, un des maîtres de la pègre new-yorkaise.

 

Au cours d'une soirée en discothèque lors de l'été 1917, le jeune Al Capone tient des propos indécents à une jeune femme, Lena Gallucio. Le frère de celle-ci, Francesco Gallucio, tient à laver l'affront fait à sa soeur, il sort son couteau et dans la bagarre, il fait 3 cicatrices sur la joue gauche du jeune videur.

Gallucio étant également un membre d'un gang italien (sous la coupe du parrain Lucky Luciano), Al Capone dut aller s'excuser auprès de son agresseur, à la demande expresse de Frankie Yale.

Le surnom de « Scarface » lui fut donné à partir de cet incident, surnom qu'il détestait. Quand on lui demandait d'où lui venait ses cicatrices, il répondait qu'il avait été blessé sur les champs de bataille lors de la Première Guerre Mondiale.

 

Les cicatrices sur la joue d'Al Capone lui valurent le surnom de "Scarface", le Balafré

 

Sur le plan personnel, l'année 1918 est importante pour Al Capone. Début décembre, Il a un enfant, Albert Francis Capone, dit « Sonny », avec une belle jeune femme d'origine irlandaise, avec qui il se marie le 30 décembre 1918. Afin de protéger sa famille, il décide de quitter la vie de gangster et Chicago, et part s'installer à Baltimore où il embrasse la carrière de comptable.

 

La carrière légale d'Al Capone fut toutefois de courte durée. Sa vie prend un autre tournant à la mort de son père, Gabriele, emporté par une crise cardiaque, à l'âge de 55 ans, le 14 novembre 1920.

C'est alors qu'il rejoint Torrio à Chicago, avec les membres de sa famille. De ses frères et soeurs, seul un frère ne le rejoint pas dans l'Illinois. Il s'agit de l'aîné de la fratrie,Vincenzo, qui vit sous le nom de Robert Hart, et exerce le métier de....policier, faisant strictement appliquer la loi de prohibition dans le Nebraska.

 

A partir de 1920, Capone aide Torrio à maintenir son emprise sur Chicago et ses banlieues, et commence en bas de l'échelle, comme rabatteur à l'entrée d'une maison close. Dès 1922, alors qu'il n'a que 22 ans, il obtient plus de responsabilités et devient le bras droit de Torrio.

 

Depuis 1915, le maire de Chicago, William Hale Thompson, est plutôt « complaisant » envers les activités illégales, et notamment avec les établissements de Torrio, avec qui il entretient de bonnes relations. Pendant que les policiers harcèlent ses concurrents, Torrio voit certaines des procédures judiciaires ouvertes contre ses intérêts, soudainement annulées.

Cependant, en 1923, la roue tourne et le maire Thompson est battu aux élections municipales par William E. Dever, qui promet de lutter contre toutes les activités illicites ayant cours à Chicago.

Face aux menaces du nouveau maire, et la fermetures de nombreuses brasseries, Torrio et Capone déplacent leur quartier général à Cicero, dans la banlieue de Chicago, en dehors de la juridiction du maire.

Cicero doit élire son maire le 1er avril 1924, le candidat soutenu par le clan Torrio-Capone est Jospeh Klenga, qui est élu sans surprise. Al Capone a eu recourt dans cette "campagne" à 200 hommes, installés autour des bureaux de vote, afin de terroriser les électeurs. Dans les circonscriptions traditionnellement démocrates, ceux-ci vont jusqu'à vider les urnes pour les bourrer de bulletins du candidat républicain Klenga.

 

Avec le maire dans sa poche, les membres du Chicago Outfit deviennent en avril 1924 les maîtres de Cicero. De la prostitution au trafic d'alcool en passant par les jeux, rien ne lui échappe. En janvier 1925, l'Irlandais Bugs Moran tire sur Torrio qui s'en sort par miracle. Une fois rétabli, il purgea un an de prison pour violation des lois de la Prohibition, puis, fatigué des guerres des gangs, il rentra en Italie, où il est né (Il reviendra cependant aux affaires à New-York vers 1929). Il lègue alors son autorité et toutes ses propriétés à Capone, qui devient l'homme le plus puissant de Chicago.

Forcément, ce dernier ne se fait pas que des amis et il essuie plusieurs tentatives d'assassinat.

La plus spectaculaire a lieu le 20 septembre 1926, lorsque 10 voitures défilent devant l'hôtel Hawthorne, son quartier général à Cicero. Les occupants de la première voiture tirent en l'air afin d'écarter les passants, ceux des neuf autres voitures mitraillent la façade de plomb. Al Capone en réchappera, aplati au sol dans le restaurant de l'hôtel.

Afin de résoudre le problème de la violence à Chicago, les principaux chefs de gang se réunissent 10 jours après la fusillade afin de se partager les territoires.

 

« On m'a tout mis sur le dos, à part le grand incendie de Chicago» (Al Capone)

 

En 1927, on estime la fortune d'Al Capone à cent millions de dollars. Ça ne serait pas surprenant si il était businessman ayant fait fortune dans les chemins de fer, ou dans l'industrie du pétrole. Mais Capone se présente comme un simple vendeur de meubles d'occasion, et ne paie aucun impôt.

 

Malgré les accords conclus entre les différents gangs de Chicago, le nombre de fusillades diminue mais demeure important. L'Irlandais Bugs Moran du North Side empiète sur les activités des gangs italiens. En réponse à ses provocations, Al Capone commandite depuis sa luxueuse villa en Floride, le massacre de la Saint-Valentin de 1929. Le massacre est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. L'opinion publique est indignée et choquée par les excès de violence, et le climat d'insécurité, qui gangrènent la ville. Officiellement, la guerre des gangs fit 29 morts à Chicago en 1929, ce qui représente un record pour l'époque. Au lendemain du massacre, un des journaux locaux titre « Hier, les mafieux sont passés du meurtre au massacre, ça ne peut plus durer ».

 

        

 

 Le 15 janvier 1929, le massacre fait la une des journaux locaux, et on parle déjà d'une implication d'Al Capone

 

Pour rassurer la population, une agence fédérale spéciale est créée afin de lutter contre les activités illégales, et en particulier celles d'Al Capone. Elle compte à sa tête un ancien agent du Trésor, Eliot Ness, âgé de 26 ans. Ce dernier trie ses hommes sur le volet, et voit son effectif passer de 50 membres au début, à 9 hommes de confiance, appelés les Incorruptibles. Parmi ceux-ci, on compte Frank Wilson, ancien agent du Trésor, qui va se pencher sérieusement sur l'aspect fiscal des affaires d'Al Capone. En 6 mois, Eliot Ness déclare avoir détruit pour un million de produits illégaux. En outre, il fait fermer de nombreuses distilleries et brasseries clandestines appartenant au parrain de la pègre de Chicago.

 

         Eliot Ness

Le jeune Eliot Ness et son équipe menèrent une lutte sans merci contre Al Capone et son organisation

 

L'ennemi public Numéro 1

 

En octobre 1929, la crise économique qui éclate diminue la tolérance accordée aux organisations mafieuses. Alors que celles-ci s'engraissent et réalisent des profits exorbitants, des entreprises font faillite et le nombre de chômeurs dépasse rapidement les dix millions. A cette même époque, on estime qu'Al Capone empoche 6 millions de dollar par semaine.

Al Capone s'efforce alors de se donner une image de philanthrope afin de se mettre l'opinion public dans la poche. Pour ce faire, il organise des soupes populaires, des distributions de lait aux enfants des écoles, et signe des autographes lors des matchs de baseball. Le 4 novembre 1930, jour de Thanksgiving, il distribue 5 000 repas aux plus démunis.

 

 Les gens font la queue pour la soupe populaire offerte par Capone aux pauvres et aux chômeurs

 

Fin mars 1930, alors qu'il vient de purger une peine de 10 mois de prison pour port d'armes, il est officiellement déclaré ennemi public numéro 1Lorsqu'il apprend la nouvelle, il enrage, se sentant insulté et humilié. Il fut le seul à recevoir ce « titre » jusqu'à...cette année ( Le 15 février 2013, le narcotrafiquant Mexicain Joaquin "El Chapo" Guzman, obtient également ce "titre")

 

La fin d'Al Capone

 

Le 17 octobre 1931, suite au travail acharné de l'équipe d'Eliot Ness, Al Capone est traduit en justice.

Il ne comparait pas pour ses nombreux meurtres, ni pour le racket ou encore la prostitution, mais pour fraude fiscale. Il est en effet accusé de 22 cas de fraudes fiscales, et 5 000 violations du Volstead Act. Afin de prévenir tout risque de corruption, le jury fut changé au dernier moment. Capone fut condamné à 17 ans de prison, dont 11 ans de prison ferme (peine maximale pour fraude fiscale), au paiement de 50 000 dollars d'amende, et de 30 000 dollars de frais de justice.

 

Après avoir passé 2 ans derrière les barreaux à la prison d'état d'Atlanta, où il continuait à gérer tranquillement ses affaires, il est transféré dans la fameuse prison fédérale de haute sécurité d'Alcatraz, au large de San Francisco.

 

La prison d'Alcatraz, dans la baie de San Francisco, où Al Capone fut prisonnier de 1934 à 1939

 

Suite à la victoire de Franklin Delano Roosevelt à la présidence des Etats-Unis, le 18ème amendement est abrogé, par le 21ème amendement, le 5 décembre 1933. Devenant le seul amendement, à ce jour, à avoir été abrogé dans l'histoire du pays.

 

L'annonce de la fin de la Prohibition a fait la une de tous les journaux américains

 

La prohibition est sûrement la loi la plus impopulaire qui ait eu cours aux Etats-Unis. Celle-ci ne fut que très peu respectée, même par ceux qui l'avaient voté, ou qui étaient censés la faire appliquer: signe qui ne trompe pas: le pays était le premier importateur de shakers...alors même que l'alcool était interdit!

En outre, bien que la loi n'ait pas créé les organisations criminelles, elle a renforcé leur puissance en augmentant leurs ressources financières, augmentation permettant la corruption de policiers, juges et autres politiciens.

Les gangsters se considéraient comme de simples hommes d'affaires répondant à la loi de la demande. Al Capone, déclarait ainsi: « Tout le monde me traite de racketteur. Je me considère comme un homme d'affaires. Quand je vends de l'alcool, c'est de la contrebande. Quand mes clients le servent sur un plateau d'argent dans les beaux quartiers, c'est de l'hospitalité. »

Quant à Murray Fredericks, avocat à Atlantic City, temple de la débauche, il annonçait prosaïquement que « Si les gens qui débarquaient en ville avaient voulu des sermons de la Bible, on les leur aurait donnés. Mais personne n'a jamais demandé des sermons. Ils voulaient de l'alcool, des filles et du jeu, alors c'est ce qu'on leur a donné. »

 

Al Capone, amoindri par la syphilis qu'il a contracté dans sa jeunesse, est libéré sur parole le 16 novembre 1939. Il meurt le 25 janvier 1947 d'un arrêt cardiaque dans sa propriété de Palm Island, à Miami Beach, Floride.

 

Les Bonus track:

 

- Si vous voulez en savoir plus sur l'époque de la Prohibition aux États-Unis, vous pouvez visualiser le documentaire de la chaîne Arte en 5 parties, qui retrace l'Histoire de la prohibition, de ses origines à son abrogation en 1933.

- Le film Les Incorruptibles (The Untouchables) de Brian De Palma, avec Kevin Costner, Sean Connery et Robert De Niro, donc voici quelques extraits:

 

 


- La série américaine (production HBO) Boardwalk Empire sur Atlantic City pendant la Prohibition, elle-même tirée du livre éponyme de Nelson Johnson.

 

- Al Capone est le seul personnage réel à apparaître dans les aventures de Tintin!

Dans Tintin en Amérique, Al Capone fait une apparition VIP, il est le premier et dernier personnage des aventures de Tintin ayant vraiment existé

 

 

 



17/02/2013
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