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Les oubliés de Clipperton

Temps de guerre, île déserte, abandon, naufragés, meurtre, requins, folie, maladie, tyran,…Que vous évoque cette liste ? Un roman digne de « Robinson Crusoé » ? Pas du tout ! Un remake du film « seul au monde » ou de la série « Lost » ? Non plus ! Aussi fou que cela puisse paraître, cette série de mots-clé ne fait pas référence à une quelconque science-fiction, mais à un scénario bien réel : celui des « oubliés de Clipperton », nom donné à la trentaine de personnes qui ont vécu, pendant plus de 3 ans, dans un isolement total sur l’île de Clipperton. Perspective peu réjouissante quand on sait que cet atoll corallien de 9km2 (dont seulement 1,7 km2 de terres émergées) est situé à 1 280 km des côtes mexicaines et à 945 km des îles les plus proches, au cœur de l’Océan Pacifique…

 



Le 1er à mettre les pieds sur cette île aurait été le pirate John Clipperton, en 1704. Il n’y a aucune preuve de son passage mais la légende veut qu’il y ait enterré un trésor, ce qui suffira à donner son nom à l’île. La 1ère découverte « officielle » et attestée de l’atoll est finalement datée de 1711, lorsque 2 frégates françaises y jettent l’ancre. Mais la France attendra 1858 pour prendre officiellement possession de Clipperton.

L’île ne présente alors pas un grand intérêt : elle est isolée, ne possède aucune végétation et est seulement peuplée de milliers d’oiseaux et de crabes. Mais à la fin du XIXe siècle, elle devient le cœur d’un conflit économique pour l’exploitation de son stock impressionnant de guano (excréments d’oiseaux), recherché pour être utilisé comme engrais. Dès lors deux pays vont revendiquer Clipperton : la France, qui se considère légitime pour l’avoir découvert, et le Mexique, qui y prétend au nom de sa proximité géographique. En 1909, le roi d’Italie, Victor Emmanuel III, est choisi pour trancher le litige, ce type d’arbitrage international étant de coutume à l’époque. Mais l’imminence de la 1ère guerre mondiale va reporter son verdict, laissant la situation ambiguë.

 

En attendant le Mexique occupe la place, avec la présence, depuis quelques années, d’un petit contingent de soldats. Leur chef est le sous-lieutenant Ramon Arnaud Vignon, 29 ans à son arrivée sur l’île, en 1906. Arnaud a un passé assez trouble : il a été condamné dans sa jeunesse pour désertion. Malgré cet écart, sa nouvelle mission lui permet de rapidement prendre du gallon : il devient capitaine, puis obtient le titre honorifique de « gouverneur de Clipperton ». En 1908, sa femme, Alicia, débarque pour la 1ère fois sur l’île, à 20 ans seulement.

 

 

En ces 1ères années d' « occupation », les soldats et leurs familles tentent d’améliorer l’hospitalité du lieu : un phare est construit, des cocotiers sont plantés, et des petits potagers sont établis. Pour assurer le ravitaillement de l’île, en nourriture et en matériel, un bateau, en provenance d’Acapulco, passe tous les 2 mois.

En 1910 éclate la Révolution Mexicaine, à partir de ce moment les dirigeants vont se succéder à la tête du pays. Arnaud se rend régulièrement sur le continent pour connaître les ordres des nouveaux pouvoirs, à chaque fois il reçoit la même réponse : il faut continuer d'occuper Clipperton. En janvier 1914, suite à une de ces visites au Mexique, il reprend la mer pour assurer sa mission, il ne le sait pas encore mais ce sera son dernier voyage…

Le mois suivant, une tempête s’abat sur Clipperton, détruisant les fragiles potagers de la petite communauté, et faisant s’échouer sur l’île le « Nokomis », une goélette américaine. Une douzaine de marins survivent à cet échouage. Cet afflux de bouches à nourrir oblige Arnaud à instaurer un rationnement de la nourriture. Mais le bateau de ravitaillement, prévu au mois de mars, n’apparaît ni le mois prévu, ni en avril, ni en mai…

Le 4 juin 1914, le manque de nourriture, dû aux 5 mois sans approvisionnement, et la nervosité de leurs hôtes poussent 3 des naufragés du Nokomis à renflouer une chaloupe et à partir chercher de l’aide à Acapulco, à 1 300 km ! Par miracle, après 17 jours de mer, ils parviennent à destination et donnent l’alerte.

Le 25 juin, l’USS Cleveland, spécialement dépêché par la marine américaine, arrive à Clipperton pour rapatrier ses habitants. Mais, si les naufragés du Nokomis, et les quelques civils encore présents, montent à bord avec soulagement, Arnaud prend une décision forte : les soldats et leurs familles restent sur l’île ! Pourquoi une telle décision ? Le capitaine américain ne comprend pas et tente de raisonner le gouverneur en lui expliquant que la révolution fait rage au Mexique et que son pays a sans doute oublié l’existence même de ses soldats à Clipperton. Rien n’y fait, Arnaud ne cède pas et ce pour deux raisons. Tout d’abord, n’ayant reçu aucun ordre officiel, quitter Clipperton constituerait, pour lui, une nouvelle désertion. De plus, apprenant que les États-Unis occupent le port mexicain de Veracruz depuis quelques semaines, il ne souhaite pas pactiser avec l’ennemi

 


 

 

L'USS Cleveland repart donc après avoir laissé 137 caisses de provision pour la trentaine de personnes restant sur l’île, il faudra attendre un peu plus de 3 ans avant de revoir un navire aux abords de Clipperton…

Arnaud, persuadé que des bateaux vont bientôt reprendre le ravitaillement bimestriel s’emploie à maintenir une discipline militaire chez sa douzaine de soldats, entre lever de drapeau, exercice physique et parades. Mais les semaines passent, les mois passent et aucun bateau n’apparaît à l’horizon. Les provisions laissées par le Cleveland s’amenuisent en même temps que l’espoir de voir un bateau débarqué…

 

 

Au bout de quelques mois, il faut se rendre à l’évidence : le gouvernement mexicain a complétement oublié les habitants de Clipperton ! Ces derniers commencent à en vouloir à Arnaud de les avoir condamnés à rester. Le plus vindicatif est Victoriano Alvarez, un indien descendant d’esclave et ordonnance d’Arnaud. La situation entre les deux hommes se tend tellement que le gouverneur écarte Alvarez du « village » et le nomme gardien du phare.

Fin 1914, les provisions laissées par l'US Cleveland sont épuisées, si bien que le scorbut fait son apparition, cette maladie due au manque de vitamine C (essentiellement présente dans les fruits) entraîne d’atroces souffrances, de grosses hémorragies et la mort quasi-certaine. Cette épidémie est due aux faibles quantités de nourriture chargée en vitamine C sur l’île : quelques noix de coco pour une trentaine de personnes… Ces rares fruits deviennent sources de disputes et de vols, plombant encore un peu plus le moral des oubliés.

 

La "réserve" de cocotiers de l'île

La maladie emporte la moitié de la communauté, si bien que, début 1915, il ne reste qu’une quinzaine de survivants. Cette sélection naturelle permet dorénavant d’avoir assez de noix de coco pour éliminer le scorbut. Outre celles-ci, la nourriture est rare, dans leur malheur les rescapés se rendent vite compte que la chair des milliers de crabes grouillants sur l’île s’avère toxique. Les oubliés se rabattent alors sur les oiseaux, les œufs d’oiseaux, les mollusques ou les poissons. L’eau douce est obtenue grâce aux nombreuses pluies qui touchent Clipperton.

Grâce à ce régime alimentaire d’autosuffisance, ils parviennent à survivre, pendant qu'Arnaud continue d’essayer d’insuffler une discipline militaire aux 3 soldats qui lui restent sous la main, plus pour tromper l’ennui qu’autre chose. Mais le gouverneur s’est fait une raison, il s’est trompé en refusant de quitter l’île un an auparavant, et son erreur a déjà coûté la vie à une quinzaine de personnes, tandis que l’avenir des survivants est de plus en plus incertain… Peu à peu un sentiment de culpabilité le ronge, le plongeant dans une quasi-folie, il passe désormais des heures à scruter l’horizon dans l’espoir d’y voir se dessiner la silhouette d’un navire.

En mai 1915, il aperçoit au loin cette silhouette qu’il guette depuis des mois, cette fois ça y est, ils sont sauvés ! Il se précipite alors vers ses 3 derniers soldats afin de prendre la mer sur une embarcation de fortune, pour aller à la rencontre de leurs sauveurs. Malheureusement il semble que ce navire aperçu ne soit que le fruit de son imagination, mais lorsque ses subordonnés tentent de le lui faire comprendre, Arnaud s’agite et menace ses hommes avec son pistolet. Contraints, ces derniers doivent l’accompagner sur sa chaloupe instable. Mais arrivés au-delà de la barrière de corail, les soldats refusent d’aller plus loin en haute mer, sous prétexte que leur chef a des hallucinations. S’ensuit une rixe entre les 4 hommes, l’embarcation de fortune chavire, les 4 derniers soldats de Clipperton disparaissent à jamais dans des eaux infestées de requins !

 

Désormais, il ne reste plus que 11 survivants sur l’île : 4 femmes (Alicia, Tirsa, Altagracia et Juana), 6 enfants et un seul homme, Victoriano Alvarez, qui s’est bien gardé de suivre Arnaud dans sa quête du navire-fantôme.

L’indien sait qu’il est le dernier homme sur l’île et décide d’y faire régner la terreur. Il s’empare de toutes les armes dont il a besoin et jette les autres dans l’océan, puis il se proclame « Roi de Clipperton ». Les femmes et les enfants vont alors vivre un véritable calvaire, entre violences psychologiques, asservissement et viols. Quelques jours seulement après son « sacre » Alvarez tabasse à mort Juana et sa fille, car celles-ci ont tenté de résister à ses avances sexuelles, les naissances des enfants d’Alicia et Tirza compensent numériquement ces 2 morts supplémentaires…

Le martyr des survivantes se poursuit avec le passage d’un cyclone au mois de juin 1915 qui détruit les bâtisses où elles vivaient avec les enfants. Désormais, elles habiteront dans leurs logements dévastés. Alvarez pousse la cruauté jusqu’à leur ordonner d’aller ré-enterrer les morts du scorbut éjectés de leurs tombes par la tempête !

 

Alicia, Altagracia et Tirsa

 

Le « règne » tyrannique du « Roi de Clipperton » est un calvaire pour ses « sujets ». Chaque jour, Alvarez effectue une inspection des troupes, alignées au garde-à-vous, allant jusqu’à les déshabiller. Il n’a de cesse de violer et humilier Tirsa, Altagracia et même les enfants, seule Alicia est épargnée. Ce respect pour la veuve Arnaud s’explique peut-être par le charisme et le courage avec lequel celle-ci tente de maintenir un semblant de cohésion et d’espoir au sein des femmes et enfants. Toujours est-il que cet espoir est mince : aucun bateau ne semble vouloir venir, et même si c’était le cas, Alvarez a promis de les tuer au moindre navire à l’horizon, pour éviter leurs témoignages. Clipperton est devenu une prison pour ses habitants. Et leur peine de prison n’a pas de limite dans le temps, car sur le continent tout le monde les croit morts. Lorsque les proches des oubliés interrogent les autorités sur leur sort, celles-ci affirment qu’il n’y a plus de survivants à Clipperton, et qu’il ne sert à rien d’appareiller un navire pour aller vérifier…

Au fil du temps, la folie d'Alvarez semble augmenter : il lui arrive parfois de passer des heures allongé nu sur les rochers, tirant sur tous ceux qui osent le déranger, d’autres fois, il vole les bijoux des femmes pour les utiliser comme symbole de sa royauté.

Mais le 18 juillet 1917, après plus de 2 ans de domination d'Alvarez, ce que plus personne n’attendait se produit : Alicia aperçoit un navire à l’horizon ! Son sang ne fait qu’un tour : si, par malheur, Alvarez a également vu le navire, les femmes et les enfants courent un grand danger ! Elle se précipite alors vers la cabane du dictateur. En un clin d’œil elle se rend compte qu'Alvarez n’a pas vu le bateau, occupé qu’il est à rôtir un oiseau pour son repas. À côté de lui se tient Tirsa, qu’il a choisi depuis quelque temps comme « femme », Alicia lui fait un signe en direction de la fumée à l’horizon. En un regard les 2 femmes se comprennent ! Arrivant derrière son tortionnaire, Tirsa se saisit d’un marteau qui traîne au sol et lui assène un violent coup ! Mais ce coup sur l’arrière du crâne ne tue pas Alvarez, qui se relève, chancelant et parvient à saisir une baïonnette ! Dans un instinct de survie, les 2 femmes se précipitent sur lui et le poignarde à mort, le roi est mort, vive la liberté !

 

Pendant ce temps, en mer, le navire au large fonce sur Clipperton, il s’agit de l'USS Yorktown, un navire américain qui arpente le nord du Pacifique pour repérer d’éventuelles bases sous-marines allemandes.

Quelle ne fut pas la surprise des hommes qui accostèrent sur l’atoll quand ils virent, en lieu et place de militaires allemands, 3 femmes, une adolescente et 7 enfants amaigris, habillés de simples toiles de navire et avec des traits tirés par tant d’épreuves ! Les américains découvrent également le corps « encore tiède » d'Alvarez, qui commence à être dévoré par les crabes.

 

Les survivants au grand complet

 

Après 2 jours d’infirmerie, pour calmer une crise de nerf liée aux derniers événements, Alicia s’entretient avec le capitaine du navire, pour s’expliquer sur la mort d'Alvarez. Touché par leur calvaire, le capitaine rédige un rapport innocentant les femmes. Dans ce rapport il explique que Tirsa a tué Alvarez, en état de légitime défense, Alicia n’était que témoin de la scène. Toujours selon ce rapport, les femmes n’auraient aperçu le bateau qu’après cette lutte…

De retour sur la terre ferme, le 21 juillet 1917, les oubliés de Clipperton deviennent des célébrités. Alicia et Tirsa ne seront jamais jugées pour le « crime de Clipperton », en grande partie grâce au rapport du commandant. Mais même une fois la vérité révélée au grand jour, elles ne seront pas inquiétées.

En 1931, Victor Emmanuel III tranche enfin le litige de Clipperton, en l’attribuant à la France. Le sacrifice d’Arnaud et des oubliés pour maintenir coûte que coûte la présence mexicaine sur l’île aura donc été inutile …

Après leur départ, plus aucun habitant ne s’installera de façon permanente sur l’île, seule une base militaire américaine sera créée en 1944, avant que les missions scientifiques ne se multiplient par la suite. Depuis 2010, aucun homme n’a posé le pied sur Clipperton, laissant cette île à la nature et aux crabes qui ont depuis longtemps dévoré le corps d'Alvarez et des autres victimes de cette tragique histoire, sans réussir à en effacer le souvenir.

 



 



05/09/2014
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