Mondoculture, le blog des découvertes

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Pourquoi le Brésil parle-t-il portugais?

 


Lorsque l’on évoque les symboles du Portugal on pense souvent à son drapeau, au porto, à Lisbonne et sa tour de Belém, à la morue voir même à Cristiano Ronaldo la star du Real Madrid.

Et si le principal symbole lusitanien était tout simplement sa langue ? La question mérite d’être posée, car le portugais est tout simplement la 8ème langue la plus parlée au monde, avec entre 200 et 250 millions de lusophones, pas mal pour un pays de seulement 10,5 millions d’habitants !

Comment expliquer le fait qu’il y a plus de 20 fois plus de personnes parlant portugais que de personnes ayant la nationalité portugaise ?

Tout simplement par la présence dans la sphère lusophone du Brésil, pays comptant tout de même 192 millions d’habitants.

Car oui le 5ème pays le plus peuplé du monde, parle la langue d’un pays 19 fois moins peuplé. Le Brésil se caractérise également comme étant le seul pays d’Amérique du Sud à parler le portugais, tandis que la très grande majorité de ses voisins parle espagnol.

Voyons ce qui explique cette étrangeté.

 

 

Les grandes découvertes

 

Pour mieux comprendre le pourquoi de l’adoption du portugais par le Brésil, il faut revenir au XVème siècle, au temps des grandes découvertes.

Durant ce siècle le Portugal et l’Espagne vont  jouer un rôle primordial. La péninsule ibérique est alors très puissante et va être le moteur de ces grandes découvertes et de la formation des empires qui s’ensuit.

C’est ainsi que, de 1415 à 1482, le Portugal va intégrer successivement Ceuta, Madère, les Açores, le Cap vert, la Guinée et l’Angola, à son empire.

En 1488, Bartolomeu Dias dépasse le cap de Bonne-Espérance. Le Portugal a donc réussi à trouver le moyen de contourner le continent africain pour rejoindre les Indes, nouvelles terres de prospérité, ce qui est une bonne nouvelle pour les puissances européennes, la chute de Constantinople (prise par les musulmans en 1453), compliquant le passage par la mer rouge.

 

 

 A gauche Statue de Bartolomeu Dias au Cap, à droite le Cap de bonne Espérance

 

De leur côté, les Espagnols ont d’abord pris du retard sur les Portugais, notamment, car le XVème siècle espagnol se caractérise par de nombreuses guerres internes de succession. Ces guerres intestines sont réglées le 4 septembre 1479, par la signature du traité d'Alcaçovas par les représentants des Rois catholiques d’Espagne et du roi du Portugal

L'accord met fin à la guerre de succession qui oppose, depuis 1475, les deux prétendants au trône de Castille, Isabelle la catholique, appuyée par son mari Ferdinand II d’Aragon, et Jeanne la Beltraneja, soutenue par son époux Alphonse V de Portugal et le roi de France Louis XI.

Par ce traité, les monarques portugais renoncent définitivement au trône de Castille tandis que les Rois catholiques renoncent à toute prétention sur la couronne du Portugal. Le traité détermine également le partage des territoires de l'Atlantique entre les deux puissances ibériques : la Castille garde la souveraineté sur les îles Canaries et le Portugal contrôle la région côtière de l’Afrique occidentale (dite Guinée), Madère, les Açores et le Cap-Vert.

Une fois cette question successorale réglée, l’Espagne va à son tour se lancer dans les expéditions de découvertes et de conquêtes de territoires lointains.

En 1492, la couronne espagnole donne pour mission à un certain Christophe Colomb, navigateur génois, de contourner le monopole africain portugais en trouvant une route vers l’Ouest permettant de rejoindre les Indes. Tout un chacun sait aujourd’hui que Colomb ne trouvera pas de route vers les Indes mais découvrira l’Amérique, en débarquant le 12 octobre 1492 aux Bahamas. L’ironie de l’Histoire est que les Portugais ont refusé par deux fois, en 1485 et en 1488, le projet de Colomb!

Les deux royaumes ibériques possédant désormais tous deux des nouvelles possessions, suite à leurs découvertes maritimes respectives, il devient rapidement essentiel de fixer par écrit les propriétés de chacune des puissances, afin d’éviter un nouveau conflit entre les deux nations. Ce besoin, l’Église l’a très bien compris: soucieux d’éviter une guerre entre deux de ses plus fidèles royaumes le pape Alexandre VI (d’origine espagnole), va, en mai 1493, publier la bulle Inter caetera statuant que toutes les terres situées à l’ouest d’une ligne passant à 100 lieues des Açores appartenaient à l’Espagne, tout ce qui se trouvait à l’Est restant propriété du Portugal.

Cette décision papale va déplaire au roi portugais, Joao II, celui-ci voulait pouvoir faire de l’Atlantique Sud une mer portugaise, pour assurer à son royaume le contrôle de la route du cap de Bonne-Espérance, mais aussi la libre navigation vers l’ouest, vers des terres dont on soupçonnait l'existence.

D’âpres négociations vont alors commencer entre le roi portugais et les monarques espagnols, Isabelle Ière de Castille et Ferdinand II d’Aragon, négociations arbitrées par le pape. La principale volonté portugaise est de décaler la ligne de partage des zones d’influences vers l’Ouest, en échange de quoi les Espagnols pourront récupérer quelques territoires en Asie (comme les Philippines par exemple).

 

 

Les rois espagnols, Isabelle de Castille et Ferdinand II
 d’Aragon (à gauche) et le roi du Portugal Joao II (à droite)

 

Finalement les tractations aboutissent à la rédaction, le 7 juin 1494, du traité international de Tordesillas, ce traité sera ratifié par Joao II le 5 septembre 1494 à Setúbal, et par Isabelle Ière de Castille et Ferdinand II d’Aragon le 02 juillet 1494 à Arévalo

 

 

Ce traité de Tordesillas stipule que les Portugais garde le monopole des territoires situés sur un méridien Nord-Sud situé à 180 lieues (1770 km) à l’Ouest des îles du Cap-Vert . A l'Ouest de cette ligne, les territoires appartenaient au Espagnols. Du moins en théorie.

Puisque le “méridien de Tordesillas” faisait le tour de la Terre, les Portugais possédaient également toutes les terres d’Afrique, d’Inde orientale et d’Indonésie jusqu’à Macao, l’Espagne conservant des territoires en Asie orientale. Aucun autre État ne reconnut alors le traité de Tordesillas, mais la suprématie navale incontestable de l’Espagne et du Portugal leur permit de le faire respecter pendant un siècle.

 

Au moment de la signature du traité de Tordesillas, peu de terres d’Amérique avaient été explorées, si bien que la couronne espagnole pensait pouvoir revendiquer l’ensemble du nouveau monde.

Cet état de fait va être remis en cause six ans plus tard. Plus précisément, le 22 avril 1500, date à laquelle le navigateur portugais Pedro Alvares Cabral, débarque sur les côtes de ce qui deviendra le Brésil (plus précisément à l’actuelle ville de Porto Seguro) à la tête d’une flotte de 13 navires et de plus de 1000 hommes.

 

Trajet de Cabral lors de son expédition vers le Brésil

 

Les Portugais ayant l’habitude de planter des croix « padrão » sur toutes les terres qu’ils découvraient, le premier nom de la colonie fut « terre de la Véritable Croix » (terra de Vera Cruz). Mais les colons portugais qui s’installèrent sur les côtes l’appelèrent Brésil, du nom du bois de brésil qui donne une teinture vermeille (brasil en portugais signifie « braise ») ; les Indiens furent d’abord appelés les Brésils et acceptèrent facilement de couper du bois en échange d’outils, de draps ou de verroterie.

 

La découverte du Brésil est fondamentale, car une partie de ses terres sont situées à l’Est du méridien de Tordesillas, l’extrémité Est du futur Brésil tombe donc de fait sous juridiction portugaise.

Dès lors le Portugal va pouvoir s’implanter sur le continent américain. Toutefois les limites du Brésil, et donc la limite linguistique de l’Amérique du Sud, ne correspondent pas à la limite fixée par le traité de Tordesillas.

 

 

Un développement au-delà du
méridien de Tordesillas

 

 

Plusieurs éléments expliquent cette extension vers l’Ouest de la zone d’influence portugaise au Brésil.

 


Il faut tout d’abord mettre en avant une explication géographique. En effet, pour les Espagnols, il était difficile d’occuper l’Amazonie, région qui leur appartenait légalement depuis le traité de Tordesillas. Cette difficulté était due à la présence des Andes, chaîne de montagne leur compliquant l’accès à l’Ouest du Brésil, à l’inverse les Portugais y avaient directement accès par l’Océan Atlantique. Il faut aussi prendre en compte le fait que l’Empire colonial portugais est resté uni, malgré quelques tentatives sécessionnistes (dans le Rio grande du Sud par exemple) alors que les colonies espagnoles se sont divisées en plusieurs États, si cela n’avait pas été le cas il y aurait deux gros états en Amérique du sud, et la sphère espagnole, plus unie, aurait peut-être empêché l’extension de l’influence portugaise. 

 

Au-delà de ces dissensions dans l’empire espagnol et de ses difficultés à occuper l’immense espace lui revenant, l’extension du Brésil est également le fait de l’expansionnisme portugais.

En effet, au début du XVIème siècle, la colonisation portugaise du Brésil se cantonna pendant plusieurs décennies à la côte, où le climat et le sol étaient appropriés à la plantation de canne à sucre, principale activité des colons portugais.

Toutefois cette période de respect du Traité de Tordesillas ne va pas durer, puisqu'en 1548, le roi du Portugal, Joao III décide d’un programme de colonisation du nouveau territoire. Il crée un gouvernement général du Brésil, afin de maintenir la cohésion des colonies éparpillées le long des côtes du nouveau territoire.

Plusieurs expéditions visant à explorer l’intérieur du Brésil sont alors entreprises, pour porter le territoire inconnu sur la carte et, surtout, afin de découvrir d’éventuelles richesses minérales, comme les mines en argent du Potosi, découvertes en 1546 par les Espagnols, dans l’actuelle Bolivie.

Ces expéditions sont divisées en deux types : l'entradas et le bandeiras.

Les entradas sont effectués au nom de la couronne portugaise et sont financés par le gouvernement colonial.

Les bandeiras, sont quant à elles des initiatives privées sponsorisées et réalisées surtout par les colons de la région de São Paulo (le paulistas). Les expéditions des bandeirantes, comme on a appelé ces aventuriers, avaient pour objectif, en plus de la découverte de richesses minérales, de trouver des esclaves pour le commerce. Les paulistas, qui étaient souvent des descendants à la fois de colons et de natifs connaissaient tous les vieux sentiers indigènes du Brésil intérieur et étaient habitués aux rudes voyages dans l'Amazonie.

 

Le bandeirante Domingos Jorge Velho

 

À la fin du XVIIème siècle, les expéditions bandeirantes vont découvrir de l’or dans le Brésil central, dans la région qui prendra, plus tard le nom de Minas Gerais (« les Mines Générales »). La Couronne va autoriser les particuliers à extraire de l'or pour leur propre compte, mais pour cela ils devaient reverser 20 % de l’or extraite au gouvernement colonial, impôt appelé le quinto.

Bien que la plupart des travaux d'extraction aient été effectués par les esclaves, cette découverte va engendrer une véritable ruée vers l’or, les colons affluant du littoral brésilien ou du Portugal, on estime ainsi que un quart de la population portugaise de l’époque a émigré vers le Brésil au XVIIIème siècle. Cette ruée vers l’or va favoriser le développement du Brésil intérieur, au début du XVIIIème siècle. L’exploitation minière de la région devenant l’activité économique principale du Brésil. Si bien qu’en 1763, la capitale du Brésil colonial est transférée de Salvador à Rio de Janeiro, ville plus proche du nouveau poumon économique brésilien et port idéalement situé pour expédier de l’or en Europe.

Cette découverte de mines d’or va pousser les bandeirantes à pousser toujours plus à l’ouest pour trouver d’autres richesses.

 

 

Les différentes bandeiras dépassent bien souvent le ‘’méridien de Tordesillas ‘’

 

 

Cette expansion démographique des populations lusophones vers l'intérieur du Brésil, combinée aux difficultés logistiques des Espagnols à occuper l'Amazonie explique l’extension vers l'ouest des frontières du Brésil colonial, au-delà des limites établies par le Traité de Tordesillas. Mais cette expansion a également lieu vers le Sud du continent sud américain. 

Dans une tentative de développer les frontières du Brésil colonial et tirer profit des mines en argent de Potosí, le Conseil d'outre-mer portugais (Conselho Ultramarino) a ordonné à gouverneur colonial Manuel Lobo d'établir un règlement sur le rivage du Rio de la Plata, dans une région qui appartenait juridiquement en Espagne. En 1679, Manuel Lobo fonde « la Colonia del Sacramento » sur la rive nord du fleuve, en face de Buenos Aires. Le village fortifié devient rapidement un point important de commerce illégal entre les colonies espagnoles et portugaises. L'Espagne et le Portugal vont lutter pour cette enclave à plusieurs reprises (en 1681, 1704, et 1735 notamment).

En plus de Colonia del Sacramento, plusieurs établissements sont créés au sud du Brésil à la fin des XVIIe et XVIIIe siècles, certains avec des paysans provenant de l'archipel des Açores. Les villes fondées durant cette période comprennent Curitiba (1668), Florianópolis (1675), Rio Grande (1736), Porto Alegre (1742) et d'autres et contribuent à maintenir le sud du Brésil fermement sous contrôle portugais.

Les conflits sur les frontières coloniales du Sud conduisent à la signature du traité de Madrid (1750), dans lequel l'Espagne et le Portugal acceptent une expansion considérable du Brésil vers le sud-ouest. Selon le traité, Colonia del Sacramento doit être cédé à l'Espagne en échange du territoire de São Miguel das Missões,

Ce traité s’inscrit dans le cadre d’une intense activité diplomatique entre l’Espagne et le Portugal, qui a eu pour effet de remettre en cause le traité de Torsedillas. Ainsi la “frontière” entre les deux empires ibériques fut successivement modifiée par les traités de Saragosse (1529), le traité de Madrid (1750) ou encore le traité du Pardo (1761).

 


Au XIXème siècle le Brésil empiéta sur les pays alentours profitant de la faible population de ces territoires pour élargir encore un peu plus ses frontières, et les frontières du parler portugais.

 

 

Finalement le Brésil a adopté le portugais pour deux raisons : sa position géographique, partiellement située à l’est du « méridien de Tordesillas » et enclavée par des obstacles naturels, et l’expansionnisme des colons portugais, qui ont sans cesse pousser plus loin leurs recherches de nouvelles richesses.

Pendant son expansion géographique, le Brésil va peu à peu s’émanciper, économiquement et politiquement, du Portugal. Si bien que l’indépendance est déclarée en 1822, mais l’héritage portugais va perdurer jusqu’à nos jours notamment par le biais de sa langue.


 



26/09/2012
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