Mondoculture, le blog des découvertes

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Barbe noire, la terreur des mers

En 1883 paraît « l’île au trésor », 1er livre de l’écossais Robert Louis Stevenson. Ce roman d’aventure a marqué des générations entières, contribuant à développer une certaine image du pirate, notamment par le biais du personnage Long John Silver. Aujourd’hui, les pirates de fiction (Jack Sparrow, Rackham le rouge, le Capitaine crochet…) ont pratiquement dépassé la notoriété des pirates réels, ancrant ainsi dans la société un ensemble de stéréotypes parfois erronés sur la piraterie (jambe de bois, perroquet sur l’épaule, crochet, excentricité, bandeau sur l’œil, goût pour la torture,…). Pourtant la vie de certains pirates ayant vraiment existés n’avait rien à envier aux péripéties de ces héros de fiction. Parmi ces pirates réels, l’un d’entre eux a marqué les esprits, le terrible Barbe noire, capitaine pirate ayant terrorisé une zone allant de New-York aux Caraïbes au début du XVIIIème siècle. Retour sur une vie où se mélangent le nouveau Monde, le rhum, les combats épiques, les médicaments et le diable.

 

 

La jeunesse du plus célèbre pirate de l’Histoire est assez obscure. La plupart des historiens s’accordent pour dire qu’il serait né vers 1680 à Bristol (Angleterre). Mais même son véritable nom n’est pas connu, on parle le plus souvent d'Edward Teach, mais les patronymes de Thatch, Beard, Ned, Tack et surtout, Drummond sont également évoqués. Il faut dire que les pirates n’aimaient pas trop divulguer leurs noms civils, craignant le déshonneur ou les représailles pouvant s’abattre sur leurs familles.

Toujours est-il que Teach (comme nous l’appellerons ici) a d’abord embrassé une carrière de corsaire, c’est-à-dire de pirate, mais pirate légal. En effet les corsaires, à l’inverse des pirates, étaient autorisés par leur pays à piller les bateaux de nations ennemies, ils étaient même embauchés pour cela. Teach fut donc corsaire pour l’Angleterre de 1702 à 1713, passant ainsi son temps dans les Caraïbes, à piller et attaquer les navires espagnols ou français. Mais, en 1713, la paix d’Utrecht entraîne la démobilisation de 40 000 des 55 000 marins de la Navy. Teach fait partie du lot. On retrouve sa trace en 1716, lorsqu’il embarque comme second du pirate Benjamin Hornigold, dès lors le respectable corsaire devient un pirate dont la réputation va grandir à vitesse grand V.

 

Basés à New Providence (Bahamas), également surnommée « la république des pirates » et véritable repaire de la piraterie de l’époque, les deux associés vont faire régner la terreur dans la région, s’attaquant à divers navires passant par le détroit de Floride voisin. Teach obtient rapidement le titre officieux de « magistrat de la république des corsaires » et, fin 1717, l’équipage sous leurs ordres vote pour la destitution de Benjamin Hornigold, au profit d'Edward Teach, jugé meilleur par ses hommes. Désormais celui qui deviendra au fil du temps Blackbeard (« Barbe noire ») est seul maître à bord.

Le 28 novembre 1717, il parvient à capturer un bateau négrier français en provenance de Nantes, « le Concorde ». Le pirate comprend très vite l’attrait de ce navire : il est récent, en bon état, grand (près de 30 mètres de long), taillé pour la vitesse et facilement armable, il y place une quarantaine de canons et le rebaptise « Queen Anne's revenge ». Désormais armé d’un des plus puissants navires de la région, Barbe noire va faire régner la terreur. Il navigue dans les Caraïbes, aux bords de l’Amérique centrale et remonte vers l’Est des colonies anglaises du Nouveau-Monde. Durant ce périple, fin 1717, début 1718, il attaque une quarantaine de navires. Blackbeard est au sommet de sa puissance : on estime qu’à cette époque il commande 4 navires et un équipage d’environ 300 hommes. Malgré leur nombre très important ses hommes le respectent, car Teach semblait à la fois doué d’un charisme impressionnant mais aussi d’une folie toute aussi impressionnante. Ne s’amusait-il pas la nuit à tirer à l’aveugle sur ses hommes dans le but d’observer l’effet de l’impact de ses balles sur leurs corps ou comme il le disait lui-même parce que « Si de temps en temps, je ne tue pas l’un de mes matelots, ils oublieraient qui je suis. », son second Israël Hands ne dira pas le contraire, lui qui a reçu une balle dans le genou de son capitaine, ce qui le rendra boiteux à vie.

 

 

Mais au-delà de cette brutalité, Teach était plutôt cultivé pour l’époque (il savait lire et écrire) et avait très bien compris le fonctionnement idéal d’une attaque pirate : quasiment toujours en infériorité numérique les pirates avaient peu de réserves humaines, lors des combats, un bon capitaine se devait donc d’épargner au maximum la vie de ses hommes.

Partant de ce postulat, Barbe noire va pousser à son paroxysme la tactique pirate de l’époque qui consistait à effrayer son adversaire pour que celui-ci se rende sans même lutter. Ainsi il usait souvent de la technique consistant à battre un pavillon similaire à celui de ses proies, ou à lancer des signaux de détresse. Une fois le bateau ennemi, tranquillisé par ces informations, arrivé à sa hauteur, les pirates se mettaient à pousser des hurlements guerriers et à hisser pavillon. Chaque pirate avait son propre pavillon, celui de Barbe noire représentait un sablier et un diable, comme pour indiquer ce qui attendait ceux mettant trop de temps à se rendre…

 

Pour ajouter à la peur de ses adversaires Teach cultivait une apparence inquiétante. Grand et élancé, sa principale caractéristique physique était, comme son nom l’indique, son immense et épaisse barbe noire qui descendait jusqu’à la poitrine. Le pirate portait également toujours les mêmes vêtements déchirés dans ses différents combats et maculés du sang de ses adversaires. Ajoutez à cela le fait qu’il ne se lavait jamais, dégageant ainsi une forte odeur de sueur mêlée au rhum (il était très porté sur cette boisson) et vous aurez déjà un aperçu de l’effet que produisait Barbe noire sur ses adversaires. Malin, il peaufinait son apparence sauvage en faisant des tresses dans sa longue barbe et en accrochant à ses cheveux des bâtonnets de chanvre allumé, lors des combats. Ces bâtonnets enflammés donnaient l’impression que Teach crachait du feu, si bien qu’au moment où il débarquait sur le pont adverse, le capitaine Johnson, contemporain de Barbe noire explique qu' « On ne peut imaginer plus terrifiante furie sortie des enfers ». Une bête démoniaque certes, mais une bête armée tout de même, car à chaque assaut il avait sur lui pas moins de 6 pistolets, des sabres et des poignards, un véritable arsenal! Cette vision apocalyptique qu’il renvoyait et sa réputation importante dans la région, lui ont permis d’inspirer la crainte à ses ennemis. Bien souvent ceux-ci se rendaient sans même lutter. Il faut dire que Barbe noire avait pour habitude de laisser la vie sauve aux équipages se rendant, il pillait leur navire puis les laissait repartir ; par contre quiconque lui résister était promis à une mort certaine.

 



Mais au-delà de son apparence, volontairement terrifiante, et de ses nombreuses prises en mer, Blackbeard doit beaucoup de son aura à un autre fait d’armes resté dans l’Histoire : le blocus du port de Charleston, débuté le 22 mai 1718 et qui va paralyser, pendant un peu plus d'une semaine, la principale ville de la colonie britannique de Caroline du Sud.

Le pirate a observé que l'immense port florissant de Charleston possède une entrée très étroite. Il s’empare alors du seul bateau pilote présent et place sa flottille à l’entrée de ce goulot, bloquant ainsi toute entrée ou sortie de la ville, ce qui lui permet d'intercepter 9 bateaux en une semaine. Par ce stratagème Barbe noire parvient à capturer des otages (notamment un membre du conseil de Caroline du Sud) et à asphyxier économiquement la ville, puisque aucun navire ne réussit à forcer son blocus. Le pirate était en position de force.

Blackbeard proposa un marché à la ville : son départ contre une immense malle remplie de médicaments, en cas de refus Charleston sera incendiée. Des médicaments, quelle drôle d’idée ? Eh bien pas tant que ça, à l’époque les maladies vénériennes foisonnaient dans les rangs de la piraterie, favorisées par l’hygiène déplorable des bandits, le climat caribéen et les nombreuses blessures. Or, la préservation de ses effectifs, en bonne santé si possible, était une priorité pour un capitaine pirate. Barbe noire ne dérogeait pas à cette règle. Charleston est alors obligée d’accepter la requête et le pirate lève le camp avec 3 réussites : il a amassé un formidable butin sur les 9 navires arraisonnés, a de quoi soigner ses marins pour un certain temps et sa réputation est à son apogée: on ne parle que de lui et de son coup d’éclat.

 

Cependant le blocus de Charleston a un effet pervers pour les pirates de la région. Blackbeard a franchi un palier qu’aucun de ses congénères n’avait osé franchir avant lui. Il ne s’est pas attaqué à un navire marchand en mer comme d’habitude, non, il s’en est pris à toute une ville et a démontré la vulnérabilité des colonies anglaises face aux attaques pirates. L’Angleterre décide donc de réagir pour éviter que le mouvement face tâche d’huile. Solution toute trouvée: réduire à néant la piraterie de cette région. Pour cela, la couronne envoie plusieurs navires de guerre dans la zone et Woodes Rogers, un ancien corsaire, est nommé gouverneur des Bahamas, il a donc sous sa direction New Providence. Connaissant bien les us et coutumes des pirates, il va parvenir à les évincer de leur « capitale ». Par la force mais également grâce à une politique maline lancée par la couronne dès le 05 janvier 1718 : « le pardon royal ». Ce pardon s’appliquera à tout pirate se rendant avant le 05 septembre 1718 et promettant de ne plus commettre d’actes de piraterie, il se verra alors gracié de ses actes passés, ceux ne s’étant pas rendus à cette date seront pourchassés et pendus.

Woodes Rogers, "Le pacificateur des Caraïbes"

De son côté Barbe noire, peu de temps après son blocus de Charleston, fait route vers la baie de Beaufort où… il s’échoue, le 10 juin 1718, perdant du même coup le « Queen Anne's revenge  », le fleuron de sa flotte. Mais Teach ne s’est sans doute pas échoué par hasard, la baie de Beaufort est surnommée « Le cimetière de l’Atlantique », de nombreux bancs de sable s’y font et s’y défont au gré des vents et marées, si bien qu’entre 1650 et 1850, pas loin de 2000 navires s’y sont échoués. Blackbeard connaissait forcément le danger qu’il y avait à naviguer dans cette zone et qu’un bateau comme le « Queen Anne's revenge  » avait peu de chances d’en sortir indemne. En fait cet échouage est plus retors qu’il n’y paraît, il serait volontaire !

C’est en tous cas ce que plusieurs témoignages de ses hommes semblent attester. Barbe noire aurait volontairement perdu le « Queen Anne's revenge  » car  il lui était devenu difficile de cacher son célèbre navire, connu de tous, il valait mieux s'en débarrasser. Cet étonnant naufrage était peut-être aussi dû à la cupidité  de Blackbeard, qui souhaitait réduire son équipage pour diminuer le nombre de bénéficiaires du butin amassé. Après le naufrage il transvasa ses trésors sur un sloop (petit vaisseau rapide qui accompagnait le bateau mère des pirates), et autorisa (obligea?) la moitié de l’équipage du « Queen Anne's revenge » à accepter la grâce royale proposée par l’Angleterre. Il abandonna également sur une île déserte non loin de l’épave, 25 de ses hommes, sans doute suspicieux de cette étrange manœuvre.

 


Puis, se sachant traqué et dans l’impossibilité de retourner à New Providence, pacifiée, Barbe noire s’établit, avec un équipage réduit donc, sur l’île d'Ocracoke (Caroline du Nord) et décide de demander le pardon royal. Las ceci n’est qu’un leurre, bien que se faisant officiellement engager comme corsaire pour l’Angleterre, Barbe noire trahit rapidement son engagement en retournant dans la piraterie. Il est alors très peu inquiété par les autorités anglaises, car il aurait, semble-t-il, passé un accord tacite avec le gouverneur de Caroline du Nord, Charles Eden. Celui-ci protégeait le pirate, en échange d’une partie de son butin.

Cette impunité inquiète rapidement les marchands de la région, qui craignent alors l’établissement d’un nouveau New Providence à Ocracoke. Voyant qu'Eden traîne des pieds pour s’occuper du problème, ils se tournent alors vers le gouverneur de la colonie voisine de Virginie, Alexander Spotswood. Celui-ci prend les choses en main et décide d’offrir une récompense pour la capture d'Edward Teach, mort ou vif. Il finance également personnellement l’expédition du lieutenant Robert Maynard, un « chasseur de pirate », peut-être dans l’espoir de faire main basse sur le trésor de Barbe noire.


Le 22 novembre 1718, la flotte de Maynard s’approche de l’île d'Ocracoke. Elle surprend les pirates au réveil d’une énième soirée de beuverie. Mais ces derniers réagissent promptement et tentent de fuir. Dans une manœuvre dont il a le secret, Barbe noire essaye d’amener le navire de Maynard sur les bancs de sable, pour l’échouer. Le navire royal parvient de justesse à échapper au naufrage, mais pendant sa manœuvre salvatrice, les pirates leur envoient une bordée de canons dévastatrice, les cadavres jonchent alors le bâtiment anglais.

Au terme de cette passe d’armes, Maynard se rend compte que le sloop pirate va lui échapper, il adopte alors une tactique ingénieuse : il demande à une vingtaine de ses hommes valides de se cacher dans les cales du navire. Barbe noire n’apercevant plus qu’une poignée de survivants autour du capitaine anglais, se croit en supériorité et décide de rebrousser chemin pour achever ses ennemis.

Erreur fatale, une fois sur le pont adverse, les pirates voient surgir les soldats anglais des cales, Barbe noire et ses hommes sont piégés. Malgré cela Teach va se battre comme un beau diable, il élimine plusieurs adversaires et se retrouve au duel avec Maynard. Son adversaire lui tire alors un coup de pistolet dans le cou et le blesse, dans une rage folle, Barbe noire brise le sabre du lieutenant de la Navy et se rue sur lui. Heureusement pour Maynard, un de ses matelots vole à son secours et assène un violent coup de poignard dans le cou de Blackbeard. Celui-ci parvient malgré tout à poursuivre son effort, avant qu’un second marin ne se jette également sur lui et le poignarde à de multiples reprises, le pirate s’écroule finalement. En ce 22 novembre 1718, le rapport de Maynard expliquera qu’il aura fallu pas moins de 20 blessures à l’arme blanche et 5 autres au pistolet pour tuer Barbe noire et mettre fin à l'aventure de l'ennemi public N°1!

Barbe noire lors de son duel avec Maynard, peinture de Jean

Leon Gerome Ferris (1916)

 

Maynard va alors décapiter Teach et accrocher sa tête au sommet du mât de son bateau pour prévenir les autres pirates que la couronne anglaise ne badinera pas avec eux. Cette mort héroïque de Barbe noire marque la fin d’une époque : celle de l’âge d’or des pirates dans les Caraïbes.

La fin d’une époque mais pas la fin d’une légende, Barbe noire passe directement à la postérité et la légende se met en place quelques minutes seulement après sa mort : selon des témoins, son corps jeté à la mer aurait fait 2 fois le tour du navire anglais avant de couler… Ne raconte-t-on pas également dans le folklore local, que le fantôme de Barbe noire erre toujours dans la région, à la recherche de sa tête, pour que le diable puisse le reconnaître ?

En parlant de légende et de diable, de nombreuses personnes se sont lancé à la recherche du trésor de Blackbeard, sans succès. Celui-ci existe-t-il vraiment ou a-t-il été dilapidé de son vivant par le pirate ? Difficile à savoir. Toujours est-il que Barbe noire aurait déclaré : « Seuls le diable et moi savons l’emplacement de mon trésor. Et le diable aura le tout ! ».

 

Ainsi était le plus grand pirate qu'ait porté la Terre. Aujourd’hui encore celui-ci fascine les foules, ainsi plusieurs livres ou films lui ont été consacrés, Barbe noire apparaît également dans « Pirates des caraïbes : la fontaine de Jouvence » ou dans le jeu vidéo « Assassin's Creed IV : black flag » . Un château, dans les îles Vierges, porte son nom et un parc d’attraction lui est même consacré à Charleston. Drôle de façon de mettre en avant celui qui a failli détruire la ville et a terrorisé les mers alentour...




21/08/2013
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